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La conscience (offert)

Notre expérience de la conscience semble immédiate : j’ai conscience d’agir, j’ai conscience de vouloir, j’ai conscience de connaître, d’exister.
Tous ces « états de conscience » nous paraissent évidents et renvoient à l’étymologie du terme qui vient du latin cum scientia, « accompagné de savoir ». Dire ainsi de l’homme qu’il est un être doté de conscience signifie qu’il n’est pas une simple chose parmi les choses, un simple objet, mais qu’il est capable de se mettre à distance de lui-même et du monde. Quelle dimension l’affirmation de la conscience apporte-t-elle à l’homme ?

Sommaire

Pascal,

"Quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien"

Cette citation de Pascal extraite des Pensées, dans laquelle il s’attache à montrer la spécificité de l’homme, fait directement écho à une formule plus célèbre encore qui la précède et qui définit l’homme comme un « roseau pensant ». Si Pascal compare l’homme à un roseau, c’est avant tout pour signifier sa faiblesse en tant qu’être physique et corporel : comme un roseau, il peut être détruit par un simple mouvement de la nature. Néanmoins, cette faiblesse et cette fragilité qui le caractérisent ne suffisent pas à le définir car, par la pensée, il est un être supérieur à ce qui l’entoure, plus noble et plus digne.

Comparé à la force et la puissance de l’univers, l’homme n’est rien s’il s’agit de lutter, mais la possibilité qu’il a de savoir qu’il meurt, alors même qu’il serait en train de mourir face à la puissance de l’univers, fait sa grandeur et sa noblesse. Tel est le premier sens du mot conscience cum scientia, « accompagné de savoir » qui renvoie à cette possibilité qu’a l’homme de s’observer, de se mettre à distance de lui-même, de savoir et de réfléchir.

Ainsi, la noblesse ne réside pas dans la force physique, aussi puissante soit-elle, mais dans la pensée, et c’est la possibilité que nous avons de penser qui fait notre dignité, qui fait de nous des hommes. Si cette formule de Pascal est essentielle, c’est au sens où elle peut permettre de mieux saisir la question de l’homme : affirmer que toute notre dignité réside dans la pensée, c’est commencer par souligner que nous ne sommes pas des bêtes et que nous ne pouvons pas nous comporter comme telles.

L’homme ne se définit donc pas avant tout par son corps, sa supériorité physique ou sa force, mais il se définit par sa pensée, son esprit. C’est même d’ailleurs face à la force et la violence qui le dépassent, qu’il se révèle comme pensée. En insistant sur cette spécificité de l’homme, Pascal peut nous permettre de mieux saisir en quoi sont à rejeter, par exemple, tous les discours racistes qui définissent l’individu par ses apparences ou une prétendue supériorité physique, ou encore certains discours politiques qui prétendent faire reposer la légitimité d’un pouvoir sur la force

Descartes,

"Je pense donc je suis"

Il s’agit là sans doute d’une des formules les plus célèbres de l’histoire de la philosophie puisqu’elle inaugure un changement radical dans la pensée du sujet : c’est à partir du constat de la pensée que se déduit notre existence. Dans ce passage du Discours de la méthode, Descartes cherche à savoir ce qu’il peut y avoir d’indubitable. Si nous voulons être assurés de la vérité de nos connaissances, nous devons rejeter toutes celles qui sont incertaines. C’est ainsi que Descartes entreprend méthodiquement de douter de tout ce qui n’est pas absolument certain.

Sera ainsi vrai et certain ce qui est indubitable, ce dont on ne peut douter. Attention, il s’agit bien de remarquer que le doute de Descartes est ici méthodique, c’est-à-dire qu’il est le chemin qui permet de parvenir à la vérité, ce qui le distingue du doute sceptique dont le résultat est une paralysie de la pensée.

Ainsi, puisque nos sens nous trompent parfois, nous ne pouvons entièrement leur faire confiance et nous devons alors douter des informations qu’ils nous fournissent : rejetons donc comme faux tout ce que nos sens nous apprennent. Puisque en mathématiques il arrive que des raisonnements soient faux, nous devons aussi rejeter toutes les connaissances mathématiques. Puisque dans le sommeil, et plus particulièrement dans le rêve, nous n’avons pas conscience que nous rêvons, rien ne nous assure véritablement que nous ne sommes pas sans cesse en train de rêver.

Même si Descartes sait bien qu’il ne rêve sans doute pas et que toutes les mathématiques ne sont pas fausses, il nous montre ici qu’il ne peut en être assuré puisque le doute est possible. Il précisera d’ailleurs qu’il faut distinguer le domaine de la connaissance de celui de l’action : si, dans le champ de la connaissance nous devons douter de nos sens, dans le champ de l’action ceux-ci sont très précieux, je ne vais pas me mettre à douter de mes sens au moment où je traverse la route et qu’un camion arrive en me disant que mes sens me trompent ! C’est une fois de plus ce que signifie la dimension méthodique du doute.

Une fois ces étapes du doute accomplies, que reste-t-il ? Lorsque l’on a pensé que tout était faux, il faut bien reconnaître l’existence de celui qui pense. Le doute ne serait pas possible sans une pensée qui doute. D’où la conséquence : « Je pense, donc je suis ».

Ainsi, la pensée est la seule chose indubitable, elle devient une évidence pour l’esprit. L’évidence n’est pas ici une évidence sensible, puisque nous pouvons douter des sens, mais une évidence intellectuelle, et c’est ce qui fait son caractère irrévocable. Le fondement de toute connaissance est donc le sujet comme être qui pense

Kant,

"Le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations"

La conscience n’est pas un objet, mais elle rend possible la saisie des objets. Pourqu’une expérience soit possible, il faut une unité du « je pense ». Par exemple, je suis dans un demi-sommeil et une horloge sonne plusieurs coups, indiquant l’heure exacte : j’entends un, puis, un autre coup, puis un autre… La conscience non-éveillée, j’ai entendu divers coups sans savoir quelle heure il est. Trois minutes après, l’horloge sonne de nouveau. Eveillé, je n’entends plus plusieurs coups séparés, mais une fois sept coups et je me dis qu’il est sept heures. Ma conscience a unifié les divers coups de l’horloge, je peux les saisir comme une unité : il est 7 heures. Lors de la première étape, pour entendre vaguement des coups séparés, il fallait déjà que ma conscience soit un peu vigilante, dans un sommeil profond, je ne les aurais pas entendus : ceci signifie que pour qu’une représentation soit mienne, il faut toujours et déjà la conscience, le « je pense ».

Mais la conscience est aussi nécessaire pour saisir comme une unité la diversité des représentations, ici saisir en une seule fois les 7 coups et me dire : « Il est 7h00 ». Si je peux saisir que l’horloge a sonné 7 coups, c’est parce que le « Je pense » a accompagné le divers de mes représentations et parce que le « Je pense » demeure le même quand les représentations se succèdent. La conscience est donc acte de synthèse, elle est unificatrice. C’est l’identité de la conscience dans le temps qui rend possible l’unité de nos représentations. Ainsi, ce que nous saisissons par nos sens, n’est pas lié. C’est la conscience qui opère cette liaison.

Il n’y a donc d’expérience possible que parce qu’il y a l’unité du « Je pense », que parce que la conscience est acte de synthèse. Définir la conscience comme pouvoir de synthèse est fondamental puisqu’il s’agit alors de montrer que les objets que nous saisissons se règlent sur notre pouvoir de connaître, sur les structures de notre esprit. C’est ce qui permettra à Kant de montrer que nous ne connaissons pas les choses en soi, mais seulement des phénomènes, que « Nous ne connaissons des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes »

Rousseau,

"Conscience ! Conscience ! Juge infaillible du bien et du mal"

Les expressions de la langue courante nous renvoient également à un sens moral de la notion de conscience. On dit ainsi « Avoir la conscience tranquille », « Avoir un poids sur la conscience »… Que signifie cette dimension morale de la conscience ?

Cette formule de Rousseau, que l’on peut lire dans l’Emile, aborde la question de la conscience dans sa dimension morale. En effet, si comme nous l’avons montré dans l’analyse de la citation de Pascal, la conscience signifie au sens premier « accompagné de savoir », elle prend également un sens moral, et les expressions que nous venons d’évoquer montrent qu’elle apparaît comme ce sentiment qui pourrait nous permettre de distinguer le bien du mal. Tel est le sens de la formule de Rousseau puisqu’il la qualifie de « juge infaillible ».

Ainsi, la conscience morale serait ce sentiment moral inné que tout homme possèderait. Il suffit alors d’écouter « la voix de sa conscience » pour savoir qu’on a mal agi, ou, pour bien juger, de juger « en son âme et conscience ». Si on peut alors définir l’homme par la conscience, c’est donc aussi en tant qu’être moral ou, en tout cas, en tant qu’être pour qui la question morale se pose. Pourtant, faire reposer la morale sur un sentiment n’est pas sans poser problème. En effet, n’est-il pas possible de faire le mal en toute bonne conscience ?

Comment dans ces conditions Rousseau peut-il soutenir l’infaillibilité de ce sentiment ? Parce qu’un sentiment anime le cœur des hommes et caractérise l’humanité : la pitié, sentiment qui le conduit à souffrir au spectacle de la souffrance de l’autre. Pourtant, de nombreux événements dans la vie courante et dans l’histoire nous montrent que ce sentiment n’est pas toujours présent chez les hommes. En effet, si on affirme que l’homme est animé par ce sentiment, que sa conscience le guide, comment, une fois encore, comprendre la barbarie, la violence, la cruauté dont les hommes peuvent être capables ? L’argumentation de Rousseau est double :
- si les hommes sont capables de cruauté, c’est parce que la société les a pervertis en faisant naître le vice, la comparaison et la rivalité ; (cf. citation n°3, fiche n°20)
- l’existence de ce sentiment est avérée par la réalité. En effet, si la morale ne reposait que sur la raison, cela ferait bien longtemps que l’humanité aurait disparu. (Cf. texte sur la pitié sur webphilo)

Socrate,

« Connais-toi toi-même »

Cette formule était inscrite au fronton du temple de Delphes et Socrate en fit sa devise. Dans son sens premier, elle invitait tout homme se rendant au temple à reconnaître qu’il était avant tout l’objet des dieux. Socrate la reprend et en transforme le sens. « Connais-toi toi-même » signifie alors : sache que tu n’es qu’un homme qui a des opinions, des désirs et des préjugés. Telle est alors la seule condition pour qu’une réflexion philosophique puisse commencer.

Cette formule célèbre de Socrate apparaît avant tout comme un idéal à atteindre, étant donné que la connaissance de soi n’est pas celle de n’importe quel objet. Se connaître apparaît ainsi avant tout comme ce que nous devons viser, ce vers quoi nous devons tendre. On peut alors se demander ici s’il ne s’agit pas de la connaissance la plus essentielle conditionnant toute autre forme de connaissance.

La connaissance de soi apparaît en effet plus fondamentale que la connaissance des choses extérieures. Si la notion de conscience n’est pas formulée explicitement ici, ce savoir de soi dont nous parle Socrate, suppose que nous puissions nous détacher de nos propres désirs, de nos propres opinions, de ne pas nous confondre avec nos affections. Ceci peut se comprendre dans des domaines divers : dans le domaine de la pensée par exemple, le scientifique ne doit pas se perdre dans ses raisonnements et agir sans conscience ; dans le domaine du sentiment, nous ne devons pas nous laisser guider aveuglément par nos envies, nos rancœurs ou nos haines ; dans le domaine de l’action, nous devons être capables de nous juger et de ne pas nous laisser emporter.

Ainsi, si c’est bien la conscience qui constitue cette différence fondamentale entre l’homme et tout autre être vivant, elle est à comprendre comme ce qui peut nous élever à la dignité d’un homme. Parce que nous sommes des hommes (dotés de conscience), nous avons à nous conduire en hommes, et cette tâche infinie est sans cesse à accomplir.

Marx,

« Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience »

Marx va s’attacher à renverser ici l’affirmation selon laquelle c’est la conscience qui détermine notre existence en montrant que les hommes sont avant tout déterminés par les structures de la société dans laquelle ils évoluent. Lorsque Descartes affirme « je pense, donc je suis », il nous montre que la conscience peut s’assurer d’elle-même puisqu’elle est la première évidence qui s’impose à nous. En tant que nous sommes des êtres de conscience et non de simples objets, nous pouvons déterminer nos actions, choisir ce que nous faisons.

C’est ceci que Marx va remettre en cause ici : la vérité de nos pensées n’est pas à rechercher dans la conscience mais dans les structures sociales. Les hommes vivent en société, nouant ainsi des rapports entre eux. Or, ces rapports sont déterminés par la société dans laquelle ils vivent et non par leur volonté. En d’autres termes, notre vie sociale, politique et intellectuelle est dépendante de ce que Marx nomme les modes de production.

La notion de mode de production peut se comprendre à partir du constat suivant : l’homme travaille, il transforme des matières naturelles pour en faire des objets utiles. Quand il travaille il y a la combinaison de trois éléments: l’activité de l’homme, l’objet sur lequel il travaille et les moyens par lesquels il agit. Il y a différents modes de production suivant les différentes combinaisons de ces trois éléments. Le travailleur peut avoir ou ne pas avoir la propriété des moyens de production. Les rapports de classes sont alors les rapports que contractent les hommes dans la société, et ces rapports dépendent du mode de production existant, et du rôle des individus dans la production. Or, ce sont ces rapports qui structurent nos relations sociales et qui déterminent notre conscience.

En montrant ceci, Marx lève un soupçon sur l’idée selon laquelle nous serions déterminés par notre conscience, car cette affirmation tend à nier la place des structures sociales dans notre manière de penser, d’agir, de croire et de voir le monde. En dévoilant cette illusion de la conscience qui se croit indépendante, Marx met alors à jour notre illusion de liberté. Faut-il en conclure que nous sommes sans cesse déterminés par la société sans le savoir ? Marx montrera que notre liberté ne pourra passer que par un dépassement des modes de production source d’aliénation.


En s\\\\\\\'interrogeant sur la conscience, la réflexion rencontre

Lexique : Objectif / subjectif

Objectif : sens usuel : valable pour tous les esprits, et non pas seulement pour tel ou tel individu. Sens philosophique : qui constitue un objet, c’est-à-dire une réalité qui subsiste en elle-même, indépendamment de la connaissance qu’en a le sujet pensant. Sens scientifique : fondé sur une observation impartiale.

Subjectif : sens usuel : individuel, valable pour un seul sujet, en tant que ce sujet juge habituellement les choses selon ses impressions, ses goûts, ses habitudes ou ses désirs. Sens philosophique : qui appartient à la pensée humaine, et à la pensée humaine seulement, par opposition au monde physique et à la nature.

S’il est légitime d’opposer " subjectif " à " objectif " à la lumière des définitions mentionnées plus haut, on peut toutefois noter que la philosophie est justement cette tentative pour penser un lien entre les deux notions. Certes, la connaissance objective (que l’on réduit le plus souvent à la connaissance scientifique) tente de limiter la sphère où l’individu, avec son histoire et ses particularités, intervient. Ainsi les sceptiques grecs ont montré en quoi nos sensations, parce qu’elles varient d’un sujet à l’autre, nous interdisent toute connaissance objective ou vraie. La prise en compte du sujet est donc la ruine de toute prétention à l’objectivité. Pourtant, Kant a montré, dans la Critique de la raison pure, que l’objectivité est l’activité même du sujet, dans la mesure où " nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-même ". Si l’objectivité suppose la référence à un objet que l’on connaît avec certitude, cet objet est en l’occurrence un objet construit, élaboré par le sujet, ce qui signifie qu’il n’y a d’objet que pour un sujet. L’objectif suppose le subjectif, il implique une relation entre un esprit qui connaît et un réel qui l’affecte. D’où deux questions essentielles : à quelles conditions un sujet peut-il connaître un objet ? l’existence du sujet se ramène-t-elle pour autant à cette seule activité de la connaissance objective ?